Il fallait voir, en 2010, Alex Toucourt arpenter les travées du Printemps de Bourges, entre festivaliers aguérris et barbes-à-papa. Son énergie et sa générosité à défendre à toute heure, au moindre coin de rue, son premier disque StudiOrange, imposaient une évidence : ce gars-là en avait dans le ventre et sous le capot. Trois ans et 350 concerts plus tard, Mémoire d’éléphant rose, son nouvel album, en est une nouvelle preuve.

Exit l’intérieur douillet, son univers « acousticool » et ses couleurs dignes des années Giscard. Alex Toucourt a mis le nez dehors et s’est frotté à la vie. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a le contact rugueux. La rupture, il est vrai, a été à la mode ces dernières années. Alors, surtout, ne vous fiez pas à la pochette, si Alex Toucourt pose dans sa chambre d’adolescent, crayonnée en tous sens et raturée bien des fois, c’est pour une dernière fois revenir sur le premier lieu des rimes.

 

Il ne griffonne plus sur les murs. Désormais, c’est avec une gravité nouvelle qu’il dessine tempêtes intérieures et aurores incertaines. Son écriture sonnante et imagée s’est chargée de poésie, sans perdre en malice. L’entêtant Amer déplaisir et Suffit d’un rien sauront vous en convaincre. Tout comme les chansons de désamour. Variations sur un même « J’t’aime plus », elles n’ont pour autant rien de nombriliste. Elles vous parlent autant qu’elles vous chantent. Mais, surtout, elles ont la politesse d’avoir l’air enjoué et le sourire aux lèvres. Épaulé par le réalisateur Dominique Ledudal (Les Innocents, Jacques Higelin, Thomas Fersen), Alex Toucourt a soigneusement joué avec les cordes sensibles. C’est ici un trio classique qui dramatise Au milieu des ombres, une pointe de chaloupe reggae sur Pas l’amour ou quelques accents d’Afrique pour ouvrir l’album. Il faut bien ça pour éclairer la désaffection. Et pour la divertir (voire pour faire diversion), le chanteur nancéien ponctue ce deuxième album de nouveaux portraits fantaisistes et tendres. Il y croque un bad boy des bacs à sable (Gary Malabar) et un papy oublié de tous (Chienne de vie). Que voulez-vous, Alex Toucourt observe. A l’instar d’un autre fils de Lorraine, Rémi Ochlik, trop tôt disparu, il scrute nos fantômes, examine nos défaites et nos renoncements, triture ce passé qui ne passe pas.

 

Dans un monde en crise, Alex Toucourt est un chanteur ancré. Il veut le comprendre, le saisir. Dans son for intérieur, il sait qu’il est plus plaisant d’être aveuglé par trop de lumière que perdu à jamais dans les brumes et les mirages. Voyez, ou plutôt écoutez, La colline rouge, hymne aux hauts fourneaux de Longwy, qui fera battre à vos tempes le sang chaud du sursaut. Émouvant hommage à Lino, son grand-père mineur, venu d’Italie avec pour seul passeport un accordéon.

 

Sylvain Dépée